mercredi 10 décembre 2014

8 Mile, de Curtis Hanson (2003)

8 Mile, réalisé par Curtis Hanson, avec Eminem, Kim Basinger, Mekhi Phifer, Brittany Murphy (1h51min)

Synopsis

Détroit, entre banlieues noire et blanche le long de la 8 Mile Road, 1995. Jimmy Smith Jr., jeune homme enclavé dans un quotidien miteux parsemé d'échecs, rêve de percer dans l'univers du rap. Un jour, alors qu'il participe à une "battle" - il reste paralysé par le trac face à son adversaire et quitte la scène couvert de honte. Jimmy va devoir redoubler d'efforts afin de faire son retour sur la scène amateur et peut-être espérer réaliser ses rêves...

La critique de Mickey

Capable du meilleur - on se souvient tous du virtuose L.A. Confidential - comme du pire - pas évident d'oublier de sitôt le harassant et inégal Lucky You - Curtis Hanson ne figure pas parmi la liste ô combien prestigieuse de ces réalisateurs suscitant une frénésie des plus vives lors de la sortie de leur dernier cru. Cinéaste même plutôt discret, Hanson parvient toutefois en 2003 - et pour la première fois depuis longtemps - à focaliser l'attention de toute une génération d'adolescents ayant été bercés aux sonorités acérées des punchlines frondeuses et insurrectionnelles d'Eminem. Perçu comme un emblème de sédition aux yeux des plus jeunes grâce à la présence en tête d'affiche du célèbre rappeur blanc, 8 Mile - fort d'une puissante hype - a logiquement rencontré un franc succès au box-office à l'époque. Cependant, derrière ses airs de pseudo-biopic promotionnel, l'œuvre de Curtis Hanson se révèle bien plus subtile, corrosive et dense qu'il n'y parait. Le réalisateur signe même ici son film le plus ambitieux et approfondi - que l'on pourrait qualifier de modeste chef d'œuvre - redorant le blason d'une filmographie bancale. Tour d'horizon.

8 Mile tire sa force de sa densité qui lui est conférée grâce à différents niveaux de lecture. Le rap, élément central du film - à la fois magnétique et puissant - de prime abord, dissimule en réalité un background intense et trapu. Autour de ce théâtre urbain de la violence verbale incarnant l'espoir et la survie dans une Détroit en détresse, gravitent des dimensions dramatique et émotionnelle massives. Cette liaison aussi intime qu'intrigante, mêlant l'univers âpre et irascible du rap à des thématiques sociales - aux antipodes - sentimentalement pénétrantes, donne lieu à une œuvre unique, forte, poignante et riche en émotion. En premier lieu, le cru Curtis s'impose comme une exhibition acerbe et brutale d'un milieu du rap restrictif et rude où le rappeur blanc doit trimer pour s'imposer face à une ethnie noire dominante en puissance. 8 Mile offre également l'occasion d'illustrer dans le 7e Art un style musical très polémique et sensible rarement retranscrit - et encore moins avec virtuosité - sur les écrans. Le long-métrage offre en ce sens une délectable palette de superbes mélodies en plus d'épatantes et captivantes séquences de rap a cappella, notamment à travers les "battles".

Mais là où le film se révèle incroyablement fort, c'est dans le traitement de son background dramatique. Que l'on soit ou non sensible à l'univers du rap, 8 Mile captive et méduse, grâce à une peinture noire de la banlieue dite "white trash" - littéralement "déchet blanc" faisant allusion à la population blanche désargentée et misérable - incarnation d'une Motown éventrée à l'agonie tant économiquement que socialement parlant. Entre drames familial et social, l'œuvre de Curtis bouleverse autant qu'elle émeut, tout en se révélant acide en livrant une diatribe incisive à deux axes stigmatisant d'une part une industrie musicale élitiste et restrictive, et d'autre part une politique qui met à genoux les plus démunis. Le réalisateur livre un théâtre complexe à la fois névralgique, acide et émouvant où les tonalités agressives du rap se mêlent subtilement à la douceur des tendres instants d'émotion issus de la dimension dramatique.

Cet axe sentimental prend toute son ampleur grâce à un casting impeccable, Eminem en tête qui livre une performance aussi remarquable que percutante transpirant l'authenticité, suivi de près par ses acolytes, tout aussi impliqués et soucieux d'offrir des interprétations exquises. Mais 8 Mile se révèle également habile dans son traitement en contournant avec subtilité la promotion pro-Slim Shady afin de mettre en exergue l'univers du rap et des thématiques sociales fortes. La réalisation, quant à elle, est raffinée et pointilleuse, enchaînant les plans de proximité afin de conférer au film une puissante densité dramatique et émotionnelle aussi intime que touchante. On retiendra bien entendu les scènes de "battles" finales, incroyablement intenses et pénétrantes à la fois, où l'immersion est totale et criante de réalisme.

Au final, 8 Mile s'impose comme une œuvre unique mêlant intimement deux axes radicalement antagonistes - le monde âpre et acide du rap et la détresse sociale ébranlante d'une Détroit agonisante - véritable peinture noire de la banlieue white trash par-delà l'8 mile road où le rap, théâtre de la violence, incarne l'espoir et la survie. Curtis Hanson exhibe toute sa maestria et livre ici son petit chef d'œuvre, redorant ainsi le blason d'une filmographie ternie par le temps et les films inégaux. Amateurs de rap ? Ce film est indispensable. Ce n'est pas le cas ? Foncez quand même, and put your motherfucking hands up. 

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